27 ans et la vie devant elle

27 ans et la vie devant elle

22 February 2019 0 By Emmanuel Lamarle

Par Laurent Vercueil / Photo : Western States 100

Depuis quelques miles, Ann n’est plus là. Pourtant oui, elle court encore, elle court dans cette fournaise, dans cet été de feu. Elle court, mais ce ne sont plus que ses jambes qui s’agitent. Et cette agitation ne remue plus grand-chose. Elle peut sentir, comme si elle luttait contre quelqu’un, la masse chaude de l’air qui l’enveloppe, l’étouffe, la possède. Cette masse qui anéanti ses efforts. Et puis elle n’a plus d’eau dans sa gourde. Elle se dit qu’elle aurait dû boire davantage au précédent ravitaillement. Mais à présent, elle ne maîtrise plus sa pensée. La voilà qui déraille, qui dérive d’elle-même du passé vers l’avenir. Ne serait-elle d’ailleurs pas en train d’arriver ? N’entend-elle pas les applaudissements ? Déjà, on la congratule, une joie profonde qui monte en elle, mais… Mais elle est trop épuisée pour sourire. Seulement de l’eau. Il lui faudrait de l’eau. C’est la seule chose qui pourrait la sauver de cet enfer. De l’eau.

26 juin 1988, Ann Trason abandonne la Western States 100. Comme en 1987. Le fameux 100 miles américain se dérobe à nouveau. Déshydratation. Elle ne pouvait plus. L’ultra n’est peut-être pas fait pour elle. Elle n’a que 27 ans.

Oui, que 27 ans. Et encore tout à faire. Tout à courir. Exactement comme ce qui va se passer : pendant près de 20 ans, elle va dominer, inexorablement, outrageusement, l’univers de l’ultra. Vingt records du monde à son actif.

La Western States 100 ? Elle la remportera 14 fois, entre 1989 et 2003, avec une seule édition qui lui échappera. À deux reprises, elle est à deux doigts de terminer devant tous les hommes. En 1995, Tim Twietmeyer ne lui prend que 5 minutes, dans les dix derniers miles, pour la priver de la victoire générale. En 1996 et 1997, elle remporte la Western States deux semaines après avoir triomphé au marathon des Comrades, en Afrique du sud, qui n’a rien d’un marathon (90 kilomètres). L’emprise de cette femme sur l’ultrafond est complète. Elle ne laisse rien aux autres.

En 1994, sur le Leadville Trail 100, elle affronte les coureurs de la tribu mexicaine Tarahumara. Chris MacDougall a rendu compte en détail de la course dans son livre Born to Run. La façon qu’il a de présenter l’attitude d’Ann envers les coureurs pieds-nus a suscité des débats*. Le surnom d’Ann « The Bruja » (La Sorcière) Trason, lui aurait été donné par eux parce qu’elle les impressionnait. Dans le livre de MacDougall, l’épreuve tourne à l’allégorie un tantinet manichéenne opposant l’Américaine surentrainée et suréquipée par un sponsor généreux, prête à tout pour la victoire, aux concurrents pieds-nus, coureurs instinctifs, « naturels »… Une histoire bonne à écrire un livre. Mais sans doute la vérité est-elle plus complexe. La course démarra sur des chapeaux de roue. Un rythme suicidaire, pour tous les observateurs. Ann tenait un rythme très soutenu, mes petits Mexicains se calaient sur son rythme. Mais seul un jeune coureur de 15 ans, Juan Herrera, parvint à rester derrière l’Américaine jusqu’au Sugarloaf pass, d’où il détala devant elle, profitant de la descente finale. Juan Herrera gagnera la course en établissant un nouveau record, arrivé une demi-heure avant Ann Trason. Ce jour-là, elle portait le record féminin à un niveau (18 h 06) qui tient toujours, 20 ans plus tard…

Les coureurs Tarahumaras ne furent plus invités sur la course. Ann revint. Gagna. Et revint encore.N

*voir le billet de Simon Goodship publié le 11/11/11 (!) sur son blog : http://sponsorthefool.blogspot.fr/2011/11/in-defense-of-ann-trason-born-to-run.html