Corinne devant

Corinne devant

22 February 2019 0 By Emmanuel Lamarle

Par Laurent Vercueil

Vingt-deux heures quarante, Chamonix, place du Triangle de l’Amitié. Alizée a 6 ans, elle devrait être couchée à c’t’heure, mais c’est la fin des vacances. Les longues vacances d’été. Elle sait qu’elle va devoir quitter la montagne et retourner à Paris pour la rentrée, dans quelques jours, la rentrée à la grande école. Alors, ce soir, c’est un peu distraitement qu’elle tient la main de son papa. Elle est un peu ailleurs.

Une rumeur qui bruisse et enfle rapidement dans la foule la ramène sur terre : elle se rapproche de la barrière et tente de distinguer la forme qui s’annonce au bout de la place. Elle entend : « C’est le premier qui arrive ! » Au bout de la ligne droite, des mains, des fanions s’agitent soudainement, toute une animation qui secoue comme une vague la foule amassée contre les rambardes. Les haut-parleurs grésillent, puis une voix éclate d’enthousiasme : « Et c’est l’arrivée ! Un grand bravo ! » Alors Alizée se penche encore un peu plus en avant pour essayer d’apercevoir le champion qui se présente.

Le vainqueur de la course Courmayeur-Champex-Chamonix (CCC) déroule une élégante foulée sur les derniers mètres en saluant le public en liesse. Le dossard 6304 arrive. Alizée le voit bien, à présent, le 6304. Et elle voit bien que c’est une fille. C’est Corinne.

Corinne Favre arrive, première au classement général, en 10 heures et 35 minutes. Elle devance un coureur anglais de près de 20 minutes et à plus d’une demi-heure, un Réunionnais rompu aux pentes ardues de son île. François D’Haene, parti en tête, a été rejoint et doublé entre Praz de Fort et Champex, il va terminer quatrième. À la moitié du parcours, Corinne s’est retrouvée en tête, et plus personne ne l’a revue. Cinq heures et demie devant, seule, imprimant l’allure de la course, et à ses trousses, près de 1000 humains, hommes et femmes confondus dans une même poursuite vaine : ce jour-là, pourquoi distinguer les genres ? Un homme ou une femme, peu importe, juste une personne qui allonge une belle foulée, prompte à avaler les montagnes sans fatigue.

Alizée ne manifesta aucune surprise lorsque Corinne franchit à 22 h 43 mn la ligne d’arrivée en première position. Quoi de plus naturel qu’une femme puisse gagner ? Après tout, dans la cour de l’école, c’est bien Alizée la plus rapide. Et devant tous les garçons.