Encore un peu de champagne

Encore un peu de champagne

22 February 2019 0 By admin4943

Par Laurent Vercueil

Rennes, minuit, le 20 juillet 1902. Albert tend le bras vers l’obligeant qui aussitôt incline le goulot du magnum, et verse encore un peu de champagne dans la bolée. La nuit enveloppe le coureur et l’assistance, que l’admiration muette rend presqu’obséquieuse.  Il est minuit, et Rennes a déjà accueilli le premier coureur, déjà reparti en sens inverse depuis quelques minutes, vers le point de départ, Paramé.

De Paramé à Rennes, et de Rennes à Paramé, ça fait 155 kilomètres. Albert connait le coureur qui est devant lui, Eugène Besse, parce qu’il l’a côtoyé un long moment sur la partie aller. Si Albert ne se précipite pas à sa suite, et prend le temps de laisser le liquide pétiller dans la bolée, avant d’en boire encore une gorgée, c’est qu’il est en train de sentir revenir quelque chose en lui. Quelque chose qui gonfle et s’épanouit. Quelque chose qui va le projeter encore plus loin que son but, Paramé. Et ce quelque chose, c’est la confiance.

Avant Rennes, sa moyenne avait brutalement chuté, et des coureurs l’avaient dépassé sans un regard. Jambes de bois, douleurs à l’estomac, tête qui se vide, envie que tout s’arrête. Il s’était obstiné, et Rennes, la mi-parcours, avait émergé de la nuit. Alors, il s’était assis, et avait tendu le bras. C’est le champagne qui était venu à lui.

À présent, comme grisé par le champagne et la perspective du retour vers le point de départ (et l’arrivée), des foulées qui l’attendaient, déjà plein de l’ivresse de la course, Albert se laissait envahir par une confiance océanique, et pouvait même sentir cette confiance le porter au-delà des océans. Las, il ne s’arrêterait pas à Paramé, mais sa course se poursuivrait en Amérique où il émigrerait, puisque tel son destin lui apparaissait désormais.

Et là-bas, sa course continuerait. Il participerait au marathon des Jeux Olympiques de Saint-Louis, Missouri, ceux qui auront lieu en 2004. Et s’il est sacré vice-champion olympique de marathon, ce sera sous la bannière de son club, the Chicago Athletic Association, aussi sa médaille sera-t-elle considérée comme américaine et non française. Et son nom, subtilement, passerait du Coray au Corey, plus adapté à la langue anglaise… prodige du champagne, qui dévoile tout un avenir en quelques instants…

Albert se lève et, ce faisant, renverse la bolée. En roulant sous le banc, un reste de champagne s’écoule dans la rigole. Albert est déjà parti. Il va remonter Eugène Besse et remportera la course, arrivant à Paramé à midi trente-quatre, après 20 h 34 de course.

L’année suivante, il émigre aux États-Unis, termine deuxième du marathon des JO de Saint-Louis, participe à d’autres courses aux États-Unis, embrasse une carrière de briseur de grève, puis disparait des radars.