Les démons de Jure Robic

Les démons de Jure Robic

22 February 2019 0 By Emmanuel Lamarle

Par Laurent Vercueil / Photo : RAAM

À ses trousses se presse tout ce que le monde peut compter d’âmes malfaisantes : démons, cavaliers armés et autres ombres funestes. Il fend la nuit noire, muet de terreur, le ruban de bitume éclairé par le mince faisceau lumineux du véhicule qui le suit. Il pédale avec l’énergie du désespéré, la colère transmutée en frayeur insondable. Les jambes qui tournent sous lui à une vitesse inconcevable ne lui appartiennent plus, il s’agrippe au guidon, les doigts blanchis, la tête baissée et les yeux ouverts démesurément sur le vide. Il n’avance plus, il tombe. Il tombe comme un poids mort vers la ligne d’arrivée, là-bas, Annapolis, Maryland, à l’autre bout du continent. Il sait déjà qu’il va gagner. Mais à ce moment, il a d’autres préoccupations : que ces p*** de créatures ne le rattrapent pas.

The « Race Across America » (RAAM) est une course cycliste mythique traversant le continent nord-américain.  Plus de 3000 miles, de part en part, en solo et en non-stop.  Quoi de plus simple : partir de la côte pacifique et rejoindre l’Atlantique. Ou inversement. Rouler, rouler, rouler, ne pas dormir, ou le moins possible.

Et Jure Robic d’attaquer la dernière partie de la course. Il n’a pas dormi depuis le départ d’Oceanside, Californie, et déjà, s’en est pris plusieurs fois violemment à l’équipe qui le suit dans un SUV. Le manque de sommeil, certainement, après une semaine, commence à lui jouer des tours. Les émotions sont brutes, elles arrivent en direct, sans négocier, elles ne sont plus gérables. Parfois il s’arrête soudainement et jette son vélo sur son équipage. Une autre fois, il se rue sur une boite aux lettres, qu’il a prise pour un assaillant. Et les hallucinations sont encore plus terribles. D’où lui viennent ses visions, sinon d’un monde intérieur en ébullition ?

Le cycliste slovène, ancien coureur de l’équipe nationale, ne maîtrise plus les productions d’un imaginaire déjanté. Le monde veut sa fin. Et lui, il veut en finir. La fantasmagorie horrifique le propulse littéralement vers l’arrivée.  Il n’y a pas plus efficace que la terreur pour faire avancer lorsqu’on est au bout de tout.

Il va gagner.

Le cycliste slovène Jure Robic remporte la RAAM en 2010*, comme déjà quatre fois depuis 2005, un record. Malgré, ou grâce à ses démons, nul ne le saura jamais. Jure Robic s’est tué dans une descente à l’entraînement, renversé par une voiture, le 24 septembre 2010, à l’âge de 45 ans.

* Cette même année 2010, c’est une française, Barbara Buatois, en vélo couché, qui remporte le classement féminin en solo.