Ted ne conduit pas, il court

Ted ne conduit pas, il court

22 February 2019 0 By Emmanuel Lamarle

Par Laurent Vercueil

Manhattan, 6 AM. Une silhouette se faufile à vive allure entre les véhicules stationnés, où des lambeaux de brume s’accrochent encore dans le matin froid de novembre. « Hey you ! Stop’it now ! ». L’apostrophe est sévère. Le policier tend un bras imposant qui interrompt la course de l’homme pressé. Un noir. Au début des années cinquante, à New York, il ne fait pas très bon se retrouver, noir, devant un policier blanc. L’homme obtempère sans protester, il se tient sur ses gardes. Ne pas chercher l’affrontement, ne pas baisser la garde non plus.

« Que fais-tu, là, toi, à tourner autour des voitures ? » demande le « cop ». « Je ne tourne pas autour, je passe par là, it’s my way » répond le noir. Le policier n’aime pas ce genre de type, le genre qui ne regarde pas ses chaussures en lui causant. « Hey, réponds à ma question : tu volais une voiture ? » L’homme interrogé semble se détendre et ne peut cacher un mince sourire : « je ne vole pas de voiture, parce que je ne conduis pas : Je cours ». Ainsi courait Ted Corbitt.

Petit fils d’esclave, Teodore « Ted » Corbitt nait dans les champs de coton de Caroline du Sud. Dans l’après-guerre américain, il sera l’un des principaux inspirateurs des coureurs d’ultramarathon. Adepte des gros volumes kilométriques d’entraînement, il effectuait quotidiennement pour se rendre sur son lieu de travail (il était kinésithérapeute) une distance de 20 à 30 miles. Les semaines à 200 miles (320 kilomètres) étaient habituelles. Participant à près de 200 marathons et ultramarathons, il en remporta une trentaine, dont plusieurs fois le marathon de Philadelphie. Il représenta les États-Unis sur marathon aux jeux olympiques d’Helsinki en 1952 et fut détenteur de nombreux records américains sur les longues distances.

Dans cette Amérique encore ségrégationniste, où le racisme était chose banale, Ted Corbitt, lui, courait, il ne conduisait pas. Garçon discret, taiseux, presqu’effacé, ce fut dans la course, dans la fluidité de sa foulée, l’obstination de son effort, qu’il exprima au mieux la certitude que le monde n’est pas fait que pour une catégorie de personne, que la couleur de la peau ne définit pas votre destinée ou quoi que ce soit d’autre. Le monde est une grande piste de course, ouverte à qui veut bien la courir. Ce n’est pas une affaire de couleur de peau. C’est une affaire d’envie, de besoin et de fourmis dans les jambes.

Il meurt en 2007.  À peine quelques années auparavant, alors que ses 80 ans avaient été fêtés depuis plusieurs années, il avait encore parcouru près de 500 kilomètres lors d’une épreuve de 6 jours. Non, Ted ne conduit pas. Il court encore.