Hardrock. Hardrock. Comme un coeur qui bat

Hardrock. Hardrock. Comme un coeur qui bat

Par Stéphane Marchand – juin 2009

Une photo m’obsède depuis 2006. C’est celle d’un coureur avec en arrière-plan l’Island Lake, au Colorado. Depuis, la Hardrock 100 Endurance Run, ce sommet – au sens propre – du 100 miles américain, hante mes rêves. Un jour, moi aussi, je me devais d’en être. Ce jour est arrivé. [Article publié à l’occasion de l’annulation de la Hardrock 2019 en raison d’un enneigement trop important et jugé dangereux pour les coureurs]

Five, four, three, two, one, you-hou (sifllet de la locomotive, d’époque). C’est parti. La Hardrock. Véritable monument aux États-Unis. Cent miles dans les San Juan Mountains, perdues dans le sud-ouest du Colorado. Une altitude démentielle, des pentes incroyables, des paysages irréels, un pays de mines et de pierres…

En bref

La Hardrock 100 Endurance Run

• Type : ultra-trail

• Édition : 17e édition

• Date : 9 juillet

• Lieu : Silverton (Colorado – Etats-Unis)

• Distance : 100,5 miles (161,7 km)

• Dénivelé positif : 10 360 m D+

• Altitude maxi : 4 281 m

• Altitude moyenne : 3 409 m

• Temps limite : 48 heures

• Nombre de participants : 140 partants, 100 finishers

• Vainqueur hommes : Jarod Campbell – 27 h 18 mn

• Vainqueur femmes : Diana Finkel – 28 h 32 mn (et 2e place au scratch)

• Site : http://hardrock100.com

Rêve éveillé. Tout défile en quelques instants, alors que je tiens mon appareil à la main pour filmer le départ. L’envoi de mon dossier d’inscription fin décembre, son acceptation par le comité d’organisation, la loterie début dévrier, et mon incroyable chance d’être tiré au sort ; la bénédiction de mes proches (grâces leur soient rendues), le budget bouclé début mai, l’achat des billets d’avion : je serai au départ. Incroyable, je vois Island Lake quand je ferme les paupières, et j’entends mon cœur battre Hardrock, Hardrock, quand je m’endors.

À 5 h 30 lundi 5 juillet je suis dans le RER en banlieue parisienne ; à midi (miracle du décalage horaire) me voilà à Denver (Colorado), dans une voiture de location, sur la fabuleuse Interstate 70. Le ciel est bleu, il fait chaud, la route serpente dans un canyon le long de la rivière Colorado, les paysages sont splendides, et j’ai 400 miles à rouler jusqu’à Silverton.

Je fais quelques emplettes à Grand Junction pour préparer ma course et remplir les 6 drop bags (sacs déposés sur des ravitaillements) autorisés. Mon mélange détonnant crème de marron + noix de cajou sera remplacé par des Snickers… heureusement je trouve du Coca-Cola, c’est toujours ça (étonnant, non ?).

J’arrive à Silverton le lendemain à midi passé, après avoir essuyé un gros orage de grèle. Le check-in (vérification et enregistrement des coureurs) a déjà commencé quand j’arrive, mais il y a encore toute la journée de demain pour s’inscrire2. Je paie mon inscription, reçois en retour mon dossard et plein de bonnes choses à mettre ou à manger, et passe le contrôle médical, exceptionnellement rapide. L’après-midi, une lecture commune du road-book avec visionnage des diapos de l’année dernière (on suit donc le circuit à l’envers3) me permet, malgré l’accent trop prononcé du commentateur, d’intégrer les derniers changements de parcours.

Je passe la journée du jeudi à flâner dans cette petite ville qui, avec son train à vapeur et ses rues en cendre, a été le théâtre de plusieurs westerns. Avant la pasta-party, une fusillade entérine ce chapitre : des fans d’armes à feu rejouent les années chercheurs d’or de ces contrées.

Le sommet du 100 miles

Même si la Western States reste le 100 miles américain le plus prisé, la Hardrock produit une irrésistible attirance, notamment envers les coureurs français. Plusieurs arguments servent en faveur de la Hardrock : située dans les San Juan Mountains au cœur du Colorado, elle emmène les coureurs sur les traces des mineurs, des cow-boys et des villes fantôme. Dépaysement assuré également par l’environnement 100% montagne : 3 400 m d’altitude moyenne, un point culminant à 4 281 m (Handies Peak)… Pierriers, névés et traversées de torrents sont assurément au programme, sans compter quelques passages exposés (vide, barres rocheuses…). La capacité à s’orienter en montagne est également importante, puisque le balisage est ténu, et certaines zones sont très peu courues. L’altitude joue forcément dans la performance : de nombreux coureurs subissent le Mal Aigû des Montagnes, et certains sont atteints d’oedèmes pulmonaires. Gare au surrégime. Mais au-delà de ces difficultés, l’épreuve offre une totale immersion unique dans une nature sauvage et préservée. De quoi emplir les songes de nombreux coureurs.

Quand faut y aller… Vendredi, 4 h 20, réveil au bord de la rivière. Il gèle. Je me prépare, plie la tente et vais prendre un verre de thé chaud accompagné de pastèque dans le restaurant spécialement ouvert à cette heure. À 5 h 30, petit tour à la signature obligatoire, et je profite des derniers instants de calme relatif. J’échange quelques mots avec un peu tout le monde. L’ambiance est vraiment familiale.

Le départ est donné à 6 h sous un ciel limpide. Le ton est vite donné : au bout d’une demi-heure, on traverse une rivière, de l’eau jusqu’aux genoux. Les pieds vont devoir s’habituer à l’humidité. La première section est très agréable. J’ai en arrière-pensée l’œdème pulmonaire toujours possible lors d’efforts soutenus en altitude, alors je ralentis dès que mon cœur s’emballe. On passe de vallée en vallée, sous un ciel maintenant menaçant. Une première descente toujours menée à petit rythme et voilà la première aid station (ravitaillement) : KT. Je commence à ce moment une jolie improvisation alimentaire : j’avale un grand verre de boisson énergétique inconnue et j’avale un sandwich à la confiture et au beurre de cacahuètes. Le tout en discutant des Pyrénées avec un bénévole qui en revient tout juste.

La montée suivante me fait passer des alpages bien verts à l’étage minéral, le tout sur fond d’Island Lake ; le voilà ce fameux lac, mon rêve continu. Suit la Grant Swamp Pass et sa descente vertigineuse, à courir dans les pierriers. Quasiment 13 000 pieds d’altitude et je ne ressens toujours pas d’effets liés à l’altitude, à part ma vitesse ascensionnelle très limitée. Pourvu que ça dure ! Le col suivant, après une interminable montée sur une piste 4×4, se termine par un bel orage, où pluie et neige se mèlent, histoire de nous rappeler que les 4 000 m sont bien là.

Heureusement, le changement de vallée est assez rapide, et se ressent directement sur les précipitations. Les nuages disparaissent assez vite et font place à un soleil de plomb. Encore une belle descente, dans laquelle je me ménage. Je rencontre John et l’on discute de son futur voyage de noce à Paris… il ne lui reste plus qu’à trouver une copine. Et voilà Telluride, où l’on fête les musiques country en été et où les alpinistes sur glace sont rois l’hiver. En repartant du ravitaillement, je me trompe de route et m’en vais me balader en ville. Pas longtemps, deux bénévoles croisées sur une précédente aid station me remettent dans le droit chemin.

Pieds panés. Commence une longue, très longue montée vers Mendota Ridge, puis une traversée qui sera mon chemin de croix, vers Virginius pass. L’arrivée à cette crête, entre deux rochers où se loge une tente et où trois bénévoles réconfortent les coureurs, fait chaud au cœur. J’en repars lesté d’une bonne soupe, et vais tranquillement prendre les premiers lacets dans une nouvelle descente vertigineuse. Mes premières glissades sur la neige arrivent : sur les fesses et à fond pour gagner quelques secondes.

Je rattrape ici Kristina qui tient à boucler sa 6e Hardrock. On discute ensemble jusqu’au ravitaillement suivant, où j’essaie pour la première fois de ma vie un gel et des capsules électrolytiques (?). L’impro continue… La piste devient ensuite tellement roulante que je ne peux m’empêcher de dérouler un peu. Malheureusement, cette allégresse ne dure pas. L’humidité constante n’a pas arrangé ma plante des pieds et je commence à en ressentir les effets. Je m’arrête à Ouray et vais directement me faire soigner. Les ampoules commencent à être conséquentes. Quarante minutes sont nécessaires pour repartir à neuf. Il faut dire que je trouve toujours quelqu’un qui parle quelques mots de français, ça encourage la discussion.

De nouveau en mode montée, avec Kristina qui m’a rattrapé sur le temps de repos. Nous suivons la Bear Creek, un impressionnant chemin creusé par les mineurs dans la roche, sans garde-fou ni main courante, avec une centaine de mètres de vide avant d’atterrir dans le torrent en cas de chute. Arrive Engineer, encore une aid station où je réussis à parler français. Quelques mots de la bénévole qui m’a pris en charge résonnent encore à mes oreilles : « Qu’est-ce que je peux encore faire pour toi ? Rien ! Alors tu peux y aller, bonne chance ! » ; et me voilà reparti, remonté comme une pendule pour suivre les lacets qui mènent à « Oh Point »4.

Envie de voir l’Island Lake ?

Seuls 140 coureurs sont élus chaque année pour participer à la Hardrock, alors que plusieurs centaines souhaitent bien entendu participer. Cette restriction est due principalement à la nécessité de respecter les espaces naturels (comme dans la plupart des épreuves américaines qui traversent des Parcs Nationaux). Pour des raisons de sécurité, les novices ne sont pas acceptés : il faut en premier lieu fournir un dossier justifiant d’une expérience significative en course de montagne (avoir fini l’UTMB par exemple pour les Français). Ensuite, à mons de faire partie de l’élite ou d’être multi-finisher de la Hardrock (des places leur sont réservées), il faut en passer par un tirage au sort, la manière la plus juste qu’on trouvée les organisateurs pour donner sa chance à chacun. Lors de votre première participation à la loterie, vous avez très peu de chances d’être tiré au sort, mais vous en avez un peu plus à chaque participation suivante. Reste ensuite à arriver sur place à temps pour l’enregistrement, sinon votre place sera proposée à un des coureurs qui ne manquent jamais de venir sur place, au cas où… Eh oui, prendre le départ de la Hardrock, c’est presque la partie la plus difficile de la course !

You-hou ?! Nous n’irons pas jusque là, seulement au col, où j’arrive avant l’aube. J’y crie « Engineer You-hou ?! » et, de chaque côté de la passe, un coureur me répond. Débordement d’émotion. Une demi-heure de bonheur. On vient seulement de passer la moitié de course mais je suis dans un mode « invicible ». Oh oui je vais aller le chercher ce diplôme, oh oui je pourrai faire le fier avec le t-shirt Hardrock. Il me reste encore au moins 24 heures à tenir, mais je ferai tout, je donnerai tout ce que j’ai apporté, pour aller embrasser ce rocher5 dans les temps.

La fin de la descente est particulièrement pénible. Je shoote dans quelques pierres et sens mes ongles de gros orteils se faire la malle. L’arrivée à Grouse Gulch est une délivrance. Un secouriste en montagne me perce les ongles, ce qui me soulage grandement. Je repars après 40 minutes de pause à l’assaut du prochain col, en haut duquel je m’accorde une nouvelle pause de 20 minutes, allongé dans l’herbe tendre et chauffé par le soleil du matin.

La prochaine épreuve tient lieu de pierre angulaire : Handies Peak, 14 048 pieds (4 281 m), l’un des plus petits des 48 fourteeners6 du Colorado. L’arrivée au col me remue encore, me renverse et distille toute l’âme qui je pourrais avoir. Je suis obligé de m’asseoir pour pouvoir donner libre cours à toute cette émotion. Cinq minutes à pleurer sur la beauté du monde qui nous entoure. Tout est tellement simple. Un peu de fatigue, une bonne dose d’altitude et tous les problèmes du monde pourraient être résolus aussi simplement qu’un lac de glacier se déverse dans une vallée. Passé ce moment hors du temps, je reprends mon ascension vers le sommet de la course. La redescente est terriblement trop caillouteuse pour mes pieds, et l’arrivée sur une interminable piste où les fans de quad et de 4×4 nous croisent ne me redonne pas beaucoup de moral. J’ai chaud, le soleil tape et j’arrive difficilement à rattraper Kristina en courant un peu.

Sherman. Ah, Sherman. J’y pense depuis quelques heures : avant-dernier ravitaillement avec drop bag. Plus qu’un, donc. Oui mais attention, entre Sherman et Cunningham, c’est 20 miles, et il en restera encore une dizaine pour boucler la boucle. Qu’importe, je suis revigoré par cet arrêt. Je me rafistole encore les pieds, ça tiendra bien 30 miles.

Une nouvelle montée nous attend, le long de Cataract Gulch, très agréable en forêt, avec le soleil qui donne et quelques averses orageuses pour refroidir la machine. Suit une longue traversée de pâturages où je ne croiserai qu’un jeune élan, en dehors des coureurs bien sûr. La nuit tombe, je fais route avec Kristina vers le sommet de Green Mountain. Là, malgré la carte et la trace dans le GPS, je suis bien content de pouvoir suivre une bientôt six fois finisheuse de la Hardrock. La trace est inexistante, les balises trop basses et éloignées pour être vues, à moins d’être sur le bon chemin… celui que suit Kristina, bien sûr. Impressionnant.

La descente vers Cunningham se révèle particulièrement éprouvante, j’ai l’impression que mes pieds explosent. Enfin j’y arrive, je peux me reposer avant la dernière étape. Autour de feux de camp, j’ingurgite encore une soupe et me décide à affronter les derniers démons qui rôdent sur le parcours. Le dernier tronçon est en effet à pic, le roadbook précise que toute chute y serait fatale… douceur de vivre à l’américaine ? D’ici là, une montée de mineurs nous attend. Traduire des cailloux, des pierres, des lacets et tout recommence. En pieds, 3 000, en mètres, 900, interminables. Je n’avance pas, coincé à 400 mètres à l’heure. Compte tenu de mon inadaptation à l’altitude, j’aurais difficilement pu rêver mieux. Enfin le dernier passage risqué est là. Rien ne glisse, tout va bien, même si de loin ma silhouette doit marquer un angle certain avec la verticale.

Le calvaire. J’ai plus de quatre heures devant moi pour descendre 7 miles. Une rigolade. Il m’en faudra trois. Un vrai calvaire. La descente commence par un chemin de cailloux, qui semblent tous vouloir dirent bonjour à mes orteils. Et quand enfin cela pourrait s’améliorer, la route tant attendue n’est qu’une vieille piste 4×4, tout aussi défoncée et remplie de pierres. Mais là j’ai trop traîné. En marchant comme je le fais depuis le sommet, je n’atteindrai pas le rocher avant le temps limite. Il faut que je coure.

Les premiers pas m’arrachent des grognements. Pas un ours ne s’approcherait à ce moment, c’est toujours ça de gagné. Mais ce n’est pas assez, j’accélère un peu et passe enfin en mode course à pied. S’en suit un chemin qui se confond avec un ruisseau, une forêt improbable qui semble n’être qu’une suite de virages disposés là pour repousser encore l’assaut victorieux.

Silverton, enfin. J’ai le temps, maintenant. Plus d’une heure d’avance sur le cut-off impardonnable de 48 heures7. Je m’arrange comme je peux pour être beau pour la foule qui sûrement m’attend à l’arrivée. Je traverse Silverton endormie, une vraie ville fantôme… Ah que c’est bon de revenir ici. Dernière ligne droite, je croise un coureur qui sort d’un hôtel : « Good job man ! » (bon travail mec !), oh oui. Good job mon vieux. Dernier virage, toujours personne en vue. Je me retrouve seul face au rocher. Derniers pas. Je me penche et embrasse sur la bouche le big horn, ce mouflon aux cornes impressionnantes peint sur le hard rock.

J’ai les yeux qui scintillent, un « great job man » résonne dans la rue, c’est John, avec qui j’avais fait la descente vers Telluride… il y a une éternité de cela. Ah quel plaisir d’arriver, de pouvoir poser sac et vêtements et contempler le panneau de classement rempli à la main par Jerry, qui me demande si je suis fier d’avoir fait tout ce chemin depuis la France pour venir voir ces montagnes. Pas défier la nature, ni repousser mes limites… juste voir ces montagnes. Oh oui je suis fier : je suis Hardrocker. Quelle course. Quelle belle course. Elle m’a fait rêver pendant presque quatre ans… ça en valait la peine, largement. Et le plus beau, c’est que ce n’est pas terminé : j’aimerais beaucoup découvrir ces paysages dans l’autre sens. Je suis bon pour y retourner une année impaire…

Notes de fin de texte :

1 Pour rappel, 1 mile égale environ 1,6 kilomètre et 10 pieds égalent environ 3 mètres.

2 Les coureurs ne sont que pré-inscrits, en cas de désistement ou d’arrivée en retard, d’autres coureurs sur place moins chanceux à la loterie peuvent profiter de cette absence.

3 Le sens de la course est inversé chaque année, celui jugé le plus rapide étant celui des années paires (le record date de 2008 : 23 h 23 mn par Kyle Skaggs).

4 « Oh », comme l’expression unanime des touristes qui arrivent à ce point en 4×4.

5 La coutume veut que l’on embrasse le rocher (le hard rock) sur lequel est peint un mouflon (le big horn) lorsque l’on en termine.

6 Fourteeners : les sommets de plus de 14 000 pieds, soit plus de 4200 m d’altitude. Il y en a 48 au Colorado…

7 Un concurrent arrivera en 48 h 02… et ne sera pas classé. Il est finisher, mais sans diplôme.